mais il est impossible ď avoir celie ďun mari aprěs un procédé comme le votre. II est trop noble pour ne me pas donner une sureté entiěre ; il me 35 console merne comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont ďun prix infini : vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, madame, je n'en abuserai pas et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée ä son mari. 40 Mais, madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter. - Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle ; je suis résolue de ne vous le pas dire et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme. - Ne craignez point, madame, reprit M. de Clěves, je connais trop le 45 monde pour ignorer que la consideration d'un mari n'empeche pas que Ton ne soit amoureux de sa femme. On doit hair ceux qui le sont et non pas s'en plaindre ; et encore une fois, madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai envie de savoir. - Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle ; j'ai de la force pour 50 taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai fait n'a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de ia cacher. M. de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation ; et ce que venait de dire Mme de Clěves ne lui donnait guěre moins de jalousie qu'ä 55 son mari. II était si éperdument amoureux d'elle qu'il croyait que tout le monde avait les mgmes sentiments. II était veritable aussi qu'ii avait plusieurs rivaux ; mais il s'en imaginait encore davantage, et son esprit s'égarait ä chercher celui dont Mme de Clěves voulait parler. 11 avait cru bien des fois qu'il ne lui était pas désagréable et il avait fait ce jugement sur des choses qui 60 lui parurent si légěres dans ce moment qu'il ne put s'imaginer qu'il eöt donné une passion qui devait ětre bien violente pour avoir recours ä un reměde si extraordinaire. íl était si transporte qu'il ne savait quasi ce qu'il voyait, et íl ne pouvait pardonner ä M. de Ciěves de ne pas assez presser sa femme de lui dire ce nom quelle lui cachait. Mme de La Fayette, La Princesse de Clěues, Troisiěme partie (1678)