1076 RIVABOt, dominer dans la prose, et la prose a dů lui donner l'empire ; cette marche est dans la nature ; rien n'est en effet comparable á la prose francaise. II y a des piěges et des surprises dans les langues á inversions : le lecteur resti suspendu dans une phrase latine 1, comme un voyageur devant des routes qui se croisent ; il attend que toutes les finales 1'aient averti de la correspondance des mots ; son oreille recoit ; et son esprit, qui n'a cessé de decomposer pour composer,J encore, résout enfin le sens de la phrase, comme un probléme3. La prose francaise se dčveloppe en marchant et se déroule 4 avec grace et noblesse. Toujours sure de la construction de ses phrases, elle entre avec plus de bonheur dans la discussion des choses abstraites, et sa sagesse donne de la confiance á la pensée. Les philo sophes l'ont adoptee, parce qu'elle sert de flambeau aux sciences qu'elle traite, et qu'elle s'accommode également de la frugalité didactique et de la magnificence qui convient á l'histoire de la nature 5. Aprés un développement sur la rime et la pronunciation francaise, Rivarol conclut ce dive-loppement: Dégagée de tous les protocoles 6 que la bassesse inventa pour la vanitč el la faiblesse pour le pouvoir, elle en est 7 plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les áges ; et puisqu'il faut le dire, elle est de tonic; les langues la seule qui ait une probité attachée á son génie. Sure, sociále, raison nable, ce n'est plus la langue francaise, c'est la langue humaine 8. Et voila pourquol les puissances font appelée dans leurs traités ; elle y régne depuis les conferences de Nimegue 9 ; et désormais les intéréts des peuples et les volontés des rois repo seront sur une base plus fixe ; on ne sěmera plus la guerre dans des paroles de paix 10. C'est en évilant les abas du style métaphorique, germe de corruption el de decadence, el cu combinant avec goůt Vart savant de Racine et la verve populaire de Moliire, que la langue francaise gardera le rang dů á si clarté el a sa liltéralure, — et conflrmé, au siecle de Louis XV, pur le rayonnemenl de I'ceuvre des philosophes et par le prestige moral de la nation qui a fait I'indt!-pendance américaine 1. Phrase latine: c'est la meme chose en alle-mand, oil le mot essentiel dc la phrase, le verbe, se trouve souvent place ä la fin et doit etre attendu par l'esprit. 2. Decomposer pour composer: il y a un travail d'analyse pour determiner la tonction des mots, et un travail de Synthese pour faire naitre le sens par leur groupement logique. 3. Comme un probleme : c'est pourquoi Ton a pu trouver une heurouse liaison entre l'etudc du latin et celle des mathematiques. 4. D4roule: la phrase francaise developpe la pensee comme un rouleau qu'on deploie. 5. Nature: allusion ä Buffon. 3. Protocoles - recueil de formules officielles. 7. Elle en est = elle est par suite de cela (cela ' la proposition precedente). — Cf. Regle n" 50 : demande ä boire, on lui en apporte. 8. Langue humaine: en 1935 encore, dans la preface del'Annuaire international de la Traduction, puhlie par l'lnstitut de Cooperation intellec-tuelle, le grand romancier anglais, John Galsworthy, considere le francais comme « le meilleur intermediaire universe] ». 9. Nimegue: c'est le latin qui a ete longtemps la langue diplomatique. Le francais a et<5 employe officieusemcnt ä Nimegue (1678), mais officiellemeut ä Rastadt seulement (1714). Les traites de Vienne (1735) et d'Aix-la-Chapelle (1748) sont en francais, en specifiant que lit priorite du latin est reservee. Le traite de Versailles (1919) est a la fois en anglais et en francais. Mais le francais reste encore la langue diplomatique conseillee. A-t-il perdu son privilege pour des raisons poli-tiques ou pour des raisons linguistiques ? N'est-ll plus la langue diplomatique parce qu'il a perdu les qualites exposees par Rivarol, ou parce que d'autres langues ont vu leur usage plus developpe que le sien? 10. Paix: un des juges de Charles I" se sauvn par une equivoque : Si alii eonsentiunt. ego nou dissentio. II ponctua : Ego non, dissentio. (Note de Rivarol.) « Si tout le monde est d'accord, je suis d'accord auss i». Le changement de ponctua tion donne : « Moi pas, je ne suis pas de cet avis. » * Pour une etude plus complete de Rivarol, voir 1'edition Th. Suran (17 ill.) du Discours sun I'Vniversalite de la Langue francaise (Lib. Diiheii-Privat). Voir enfin le tome VIII (Le Francais liors tic Prance an XVIII" siecle, 2» et 3« parties, 1934« lib. A. Colin), de VHistoire de la langue frcm caise, ou M. Ferdinand Branot a etudie en di-lail les deux memoires entre lesquels l'Academie de Berlin partagea le prix. 354 XVIIP Fig. 890. — La Balance de Themis. (B. N. /.) — Void la Contre-Révolution par l'image. comme J. de Maistre csl II Oo..... Revolution par ses écrits, depuis les Considerations sur la France (\197), Qui sont le premier grand livre contre-rcvoluliniinniic lei la main de la Justice divine tient une balance, dans un des plateaux de Iaquelle deux révolutionnaires, figures iivn iln tétes de loup, entassent les« Crimes des rois et des reines de France depuis quatorze siěcles "... mais en vain; car la liulitmc pnl entrainée par le poids plus lourd de lautre plateau contenant«les crimes de 1'assemblée pendant les années I, 2 et 3 du la liliiiilrt francaise». En fait, ce sont ceitains exces de la Revolution qui avaient amené J. de Maistre, d'abord sympathique mix iilrrn de reforme politique, ä se faire le théoricien de la Contre-Révolution. JOSEPH DE MAISTRE (1753-1821) NOTICE Quand, aprěs Valmy, la Revolution fran?aisc passa les frontiěres ä la silite de ses amir, . vietorieúses, elle se heurta en Savoie au comte Joseph de M^aistre. II était né á Chambéry, dans une faniille ďorigine languedocienne. Élevé chez les Jesuiti . il avait débuté comme magistrát et était sénateur depuis 1788. A 1'arrivée des troupes fi-m Raises, il se refugia á Lausanne (1793-1797) et lá, dans ses Considerations sur la France (l , ■ dit son fait á la Revolution, miracle sanglant permis par la Providence pour le chátl.....ni ďune nation coupablc. Puis il revint ä Turin, dut fuir une fois encore devant l'cnnenn j i is< 111 'i Venise, et obtint enfin du roi de Sardaigne, restauré dans ses États, les fonctionsde regent dl la grande chancellerie (1799), puis ďambassadeur á Saint-Pétersbourg (1803-1817). Adversairc sans merci des «philosophes », il les refute avec quclque coquellerie dan1; le paradoxe, et l'ardeur sombre ďune eloquence pressante (Cf. Exteait) dans ses Soirťcs de Saint-Pétersbourg (publlées aprěs sa inort en 1836). Cette presence du mal clans le monde qui indignait Voltaire, bien loin d'etre á scs yeux line accusation centre la Providence, Oil II preuve de sa justice severe. Le sang dont iiinie la lerre est expiaLoire. Dieu gouveriic I.-. — 355 XVIIP —