Prof. Jozef Kwaterko, Universite de Varsovie Montreal dans le roman quebecois EXEMPLIER Extrait 1 : Robert Viau, Au milieu la montagne, 1951 La grande artere de Montreal s'eclairait de plus en plus, mais elles etaient encore loin de leur but. Ici, c'etait l'Est; et c'etait l'Ouest qui les interessait. Elles jetaient un coup d'ceil rapide aux vitrines des magasins remplies de marchandises pour gens de condition modeste. A la rue Amherst, la foule augmentait subitement; les lumieres rouges, vertes, orangees, scintillaient de tous les cotes. [...] Elles continuaient gaiement jusqu'a la rue Saint-Laurent, ou flanait un monde a Failure peu rassurante. On leur lancait crument des mots qu'elles feignaient de ne pas entendre, mais qui les faisaient rougir. Officiellement, par decret municipal, ici commence l'ouest de Montreal, mais avant d'atteindre vraiment l'Ouest, s'allonge une zone neutre et triste, tache d'ombre sur la grande rue. Souvent, les pauvres filles, deja fatiguees, n'allaient pas plus loin. Quelquefois pour jouir du spectacle des grands magasins, des bijoutiers, des bottiers a la mode, des modistes fashionables, elles continuaient leur marche jusqu'a la rue Peel. Le nez colle aux vitrines, ebahies par tant de luxe, elles se choisissaient, en pensees, ce qu'il y avait de plus beaux (Viau, 65) Extrait 2 : Michel Tremblay, La grosse femme d'a cote est enceinte, 1978 Tant que le tramway longeait la rue Mont-Royal, elles etaient chez elles, elles faisaient tous les temps, se donnant parfois des claques dans le dos quand elles s'etouffaient, interpellaient d'autres femmes qu'elles connaissaient [...]. Mais quand le tramway tournait dans la rue Saint-Laurent, vers le sud, elles se calmaient d'un coup et se renfoncaient dans leurs bancs de paille tressee : toutes, sans exception, elles devaient de 1'argent aux Juifs de la rue Saint-Laurent, surtout aux marchands de meubles et de vetements, et le long chemin qui separait la rue Mont-Royal de la rue Sainte-Catherine etait pour elles tres delicat a parcourir. [...] Les dernieres descendaient chez Eaton, au coin d'University. Jamais personne du groupe n'allait plus loin que chez Eaton. A l'ouest de ce grand magasin c'etait le grand inconnu : l'anglais, l'argent, Simpson's, Ogilvy's, la rue Peel, la rue Guy, jusqu'aupres Atwater, la ou Ton recommencait a se sentir chez soi a cause du quartier Saint-Henri, tout proche, et de l'odeur du port. Mais jamais personne n'allait jusqu'a Saint-Henri et jamais personne de Saint-Henri ne venait jusqu'au Plateau Mont-Royal. On se rencontrait a mi-chemin, dans les allees d'Eaton, et on fraternisait au-dessus d'un sundae au chocolat ou d'un ice-cream soda. Les femmes de Saint-Henri parlaient fierement de la place Georges-Etienne-Cartier et celle du Plateau Mont-Royal du boulevard Saint-Joseph (Tremblay, 22-23; 25). Extrait 3 : Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert, 1954 A ce carrefour, il se trouve un kiosque de journaux; quotidiens de presque toutes les capitales du monde. II y en a meme en yiddish ... petits caracteres bizarres qui inquietent. Cachent-ils quelque chose que Ton devrait savoir ? ... Des titres sautaient devant les yeux : DLX TEMOJJSTS DE JEHOVA ONT ETE ARRETES... LA NATIONALISATION DE L'PNDUSTRIE SE POURSUIT EN ANGLETTERRE. SEULE LA LIBRE ENTREPRISE RAMENERA LA PROSPERITE... Do You Want Truth ? (Roy, Alexandre Chenevert, 271, en capitales dans le texte) 2 Extrait 4 : Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert, 1954 II avancait avec beaucoup de peine pour degager sa valise des paquets, des parapluies. II allait, disait ä chaque personne: Excusez-moi... II etait en pleine deroute, au milieu d'etrangers. [...] II eut la curieuse sensation qu'il ne pourrait pas etre plus ä l'etranger ä Moscou, ä Paris. Ce qui lui arrivait etait pire que la solitude: comme un atroce malentendu. II posa sa valise, passa une main sur son front. "Voyons, pensa Alexandre: j'ai vecu toute ma vie ä Montreal; je suis ne ici; j'y mourrai probablement." II eprouva la terrible ingratitude de la ville ä son endroit (ed. 1973 : p. 268) Extrait 3 : Yves Theriault, Aron, 1954. Done, cette ville moderne, palpitante, en pleine croissance oü Moishe et autrefois David avaient choisi de vivre. Grand port de mer. Centre de raffinage, terminus ferroviaire, metropole canadienne qui porte en son axe ce mont qu'on nomme Royal ! [...] De la ville autour monte chaque jour une multitude de gens ä la recherche de la paix. Sous les frondaisons cheminent les amoureux. D'autres qui sont vieux et sereins y viennent aussi rever pres de la nature [...] Va ä la montagne, repeta Moishe pour qui cette masse vert sombre avait ete souvent aussi un Symbole. Tu y trouveras la paix (Theriault, 62-63). Extrait 5 : Jacques Ferron, La nuit, 1965 (version Les confitures de coings, 1971) Je sortis de la cours furtivement, precede par les clochers du comte de Maskinonge qui me fuyaient. J'enfilai le corridor, traversal la salle des Pas-Perdus. Une foule d'etrangers, de Hongrois ou de Japonais, je ne saurai dire. En tout cas, aucun d'eux n'avait remarque les clochers. Je n'eus pas de mal ä passer inapercu. Je sortis du Palais comme un immigrant de la gare Windsor. Ma vie recommencait ä zero. II y avait un va-et-vient fou ce matin, une cohue des fin des temps. On se bousculait forcement. Je n'arretais pas de dire: 'Sorry Sir' ä mes nouveaux concitoyens, tous des Anglais (p. 73) Extrait 6 : Regine Robin, La Quebecoite (1983) Ville schizophrene, patchwork linguistique, bouillie ethnique, pleine de grumeaux, puree des cultures disloquees Folklorisees Pizza Souvlaki Paella (p. 82) Extrait 7 : Dany Laferriere, Je suis fatigue, 2001 J'arrive ä Montreal et je tombe tout de suite dans le debat national : celui de la langue. Je venais, il y a peine cinq heures, de quitter, en Haiti, un debat sauvage sur la langue, oü le francais symbolisait le colon, le puissant, le maitre ä deraciner de notre inconscient collectif, pour me retrouver dans un autre debat, tout aussi sauvage oü le francais represente, cette fois, la victime, l'ecrase, le pauvre colonise qui demande justice. Et c'est l'Anglais, le maitre honni. Le tout-puissant Anglo-Saxon. Qui choisir ? Vers quel camp me dinger ? Mon ancien colonisateur : le Francais, ou le colonisateur de mon ancien colonisateur : l'Anglais ? Le Francais, ici, fait pitie, mais je sais qu'il fut un maitre dur. Finalement, j'opte pour une position mitoyenne. Je choisis l'Americain. Je decidai d'ecrire mon premier livre suivant la lecon d'Hemingway. Dans un style direct, sans fioritures, oü l'emotion est ä peine perceptible ä l'ceil nu. Et de placer l'histoire dans un contexte nord-americain : une guerre raciale dont le nerf est le sexe (LAFERRIERE 2001 : 93). 3 Extrait 8 : Stanley Pean, Zombi blues, 1999 En traversant ces rues familieres, theatre de ses marelles et de ses rondes de gamine, il ne viendrait jamais ä l'esprit de Marie-Marthe que ce faubourg, si semblable au celebre Haitian Corner brooklynois, a jadis ete considere comme une imprenable enclave canadienne-francaise. Au fil des dernieres trente et quelques annees, le paysage de ce quartier du nord de la metropole s'est considerablement modifie. Si bien que la ou, auparavant, on apercevait des enseignes de comptoirs ä hot dogs ou ä patates frites ont prolifere des ecriteaux lumineux aux couleurs vives annoncant des salons de coiffure « afro », boites de nuit antillaises, marches de fruits et legumes dits « exotiques ». Les Quebecois de souche, comme on les appelle maintenant, cötoient les ressortissants haitiens depuis si longtemps que certains depanneurs du coin offrent desormais du Cola-Champagne et autres douceurs de Tropiques. Certes, cette cohabitation n'est pas toujours aisee, comme en temoignent quelques graffitis haineux (Negro : mange-marde !) que Ton peut parfois lire sur les flancs des conteneurs ä dechets, ou les occasionnelles rixes entre gangs de jeunes Noirs et skinheads. Malgre ces desagrements, moins frequents que les medias ne le laissent entendre, Marie-Marthe estime son coin paisible, compare ä d'autres, et s'imagine difficilement vivre ailleurs dans Montreal (PEAN 1999 : 41-42). Extrait 9, Emile Ollivier, La Brülerie, 2004 Je ressuscite depuis des decennies dans Cöte-des-Neiges [...] Je connais tous les charmes et tous les pieges de ce quartier [...] Moi, Jonas Lazard, sur la Cöte-des-Neiges, cet endroit ou le temps semble vouloir s'attarder, ne bougeant que par imperceptibles soubresauts, j'ai vu des vivants et aussi des morts. J'ai entendu souffler l'Esprit du lieu, battre le rythme inherent ä cet espace (p. 9-10) Extrait 10, Emile Ollivier, La Brülerie, 2004 « II n'y aura pas de retour pour ces messieurs, pour toutes les raisons qu'on connaTt et surtout parce qu'ils participent de la vie de cette ville. lis ont reussi ä fixer leurs empreintes dans ce quartier. Ainsi, ils beneficient d'un observatoire d'oü ils peuvent voir Tailleurs, et cela jusqu'au vertige. Peut-etre qu'apres toutes ces annees de vie ä Montreal, cette ville a fini par constituer une composante obligee de leur jeu [...] un jeu qui seit de trait d'union entre ce qui est et ce qui aurait pu etre » (p. 235-236).