Jean-Philippe TOUSSAINT – Autoportrait (`a l’étranger) (2000) TOKYO, PREMIERES IMPRESSIONS On arrive `a Tokyo comme `a Bastia, par le ciel, l'avion amorce un long virage au-dessus de la baie et prend l'axe de la piste pour atterrir. Vu de haut, `a quatre mille pieds d'altitude, il n'y a pas beaucoup de différence entre le Pacifique et la Méditerranée. Christian Pietrantoni, d'ailleurs, un ami corse de Madeleine - j'appellerai Madeleine Madeleine dans ces pages, pour m'y retrouver -, ne s'est pas fait attendre pour se manifester afin de me fixer un rendez-vous dans un café de Tokyo pour me donner les dernieres nouvelles du village. Des le lendemain du jour de mon arrivée au Japon, me laissant `a peine le temps de défaire mes valises, il m'a téléphoné dans ma chambre d'hôtel, tandis que, en chemise blanche et petit gilet bleu d'instituteur `a la retraite (le cadeau de nouvel an de mes parents), j'étais en train de feuilleter un magazine sportif en chaussettes sur mon lit, attendant la visite imminente d'un journaliste qui devait m'interviewer. A peine plus loin dans la chambre d'hôtel, assis `a la table ronde, se tenait M. Hirotani, de la maison d'édition Shueisha, qui me servait depuis le début de mon séjour, en relais avec Mme Funabiki, d'accompagnateur et de confident, de guide et de garde du corps, et que j'apercevais du coin de l'œil dans mon champ de vision, en parfait costume cravate, le visage grave et appliqué, occupé `a disposer dans un vase un bouquet de fleurs que l'on m'avait offert. Il était aux prises avec cinq fleurs mauves et blanches (les couleurs d'Anderlecht, je ne sais pas si c'était voulu), dont il modifiait sans cesse la position pour composer un bouquet harmonieux, reprenant régulierement le tout `a zéro, avec patience et méthode, modifiant ici la position d'une fleur, l`a, la position d'une autre, davantage, me semblait-il, comme un truand dans un film de Godard que comme un adepte de l'arrangement floral japonais. Et, tandis que, continuant de l'observer discretement, je tournais paresseusement les pages de ma revue en croisant et décroisant voluptueusement mes pieds en chaussettes sur le couvre-lit, le téléphone a sonné dans la chambre. D'un bond, lâchant ses fleurs sur la moquette, M. Hirotani se précipita sur le téléphone. Passant le bras au-dessus de moi, il saisit le combiné sur la table de nuit, tirant discretement, courtoisement, le fil du téléphone qui s'était malencontreusement enroulé autour de mon cou et de mon épaule, m'étrangla un instant en essayant de le dégager, et, s'emparant précautionneusement du fil `a deux mains, le fit passer par-dessus ma tete et répondit au téléphone en s'excusant du regard. La tete levée, j'essayais de deviner `a qui il avait affaire, `a quelqu'un de la réception de l'hôtel, ou de la maison d'édition, peut-etre au journaliste du Yomiuri Shimbum que nous attendions. Il écoutait gravement, debout `a côté de moi, renouant machinalement le nœud de sa cravate. Yes, disait-il, yes. It's for you, me dit-il, et il me tendit le combiné : Christian Pietrantoni. Je pris rendez-vous avec Christian Pie-trantoni pour le surlendemain, et, apres un premier rendez-vous manqué une nuit dans une boîte sud-américaine de Rop-pongi, il est venu me chercher un matin `a l'hôtel. Ayant tombé la veste, nous avons marché côte `a côte dans Tokyo sous un soleil insulaire, avant de nous arreter dans un café moderne, insipide et impersonnel. C'était l'heure du pastis, mais nous nous contentâmes d'un thé vert, et, tandis que tout autour de nous des jeunes filles prenaient leur repas aux tables voisines dans un brouhaha de baguettes et de voix japonaises, Christian Pietrantoni, lui, assis en face de moi, parfaitement indifférent `a l'atmosphere ambiante, me faisait part des dernieres nouvelles du village, il avait des nouvelles toutes récentes de Nono et de Nénette, des Albertini, des Antomarchi, que sais-je, je me demandais `a quelle source il puisait tant d'informations (peut-etre avait-il des correspondants dans d'autres capitales asiatiques ?). En me raccompagnant `a l'hôtel, me livrant sans doute l`a une des clefs du mystere, il m'apprit qu'il était abonné `a Corse-Matin, et, avant de prendre congé, promettant de nous revoir bientôt, `a Ersa ou `a Tokyo, `a Londres ou `a Macinaggio, nous nous serrâmes vigoureusement la main `a l'occidentale devant la porte de l'hôtel. J'ai eu des expériences étranges avec mes mains au Japon. Tout d'abord, je ne sais pas si c'est lié `a l'hôtel ou je résidais, `a la nature des matériaux de construction utilisés, au fait, par exemple, que les poignées de portes étaient pour la plupart en métal et non en bois, ou bien si la cause des petits désagréments dont j'eus `a souffrir est plutôt `a rechercher du côté de mon gilet de laine (le cadeau de nouvel an de mes parents), toujours est-il que, chaque fois que je m'appretais `a saisir la poignée d'une porte ou `a appuyer sur le bouton d'un ascenseur, je recevais une décharge d'électricité statique. Mais, treve de confidences. ¨ HONGKONG Nous avions atterri `a Hongkong quelques minutes plus tôt en survolant la ville `a une altitude dérisoire, une dizaine de metres tout au plus, l'immense masse du Boeing fondant sur la piste d'atterrissage en rasant le sommet des buildings et survolant `a l'arraché quelque derniere rue commerçante dans laquelle on pouvait apercevoir des types en chemise blanche une cigarette aux levres qui traversaient la rue sans meme preter attention au spectacle démentiel que devait etre cet avion gigantesque en mouvement au-dessus de leur tete, ou qui se trouvaient tranquillement sur le pas de leur porte, les bras croisés, `a prendre le frais dans cette rue animée de Hongkong, ou des milliers d'idéogrammes multicolores clignotaient continument dans la nuit. Peu avant, alors RETOUR A KYOTO Les larmes ne me sont pas venues, j'ai pourtant recherché la volupté des pleurs. J'étais accoudé `a la rambarde du pont de Sanjo, la poitrine fragile et les doigts immobiles qui tremblaient légerement (j'avais trop bu la veille), et je regardais la Kamo en contrebas dont les eaux coulaient en silence. Il faisait gris et triste, je portais un bonnet noir sur les oreilles. On passait derriere moi sur la partie piétonne du pont, des gens se croisaient sous des parapluies transparents, sous des parapluies bleus, sous des parapluies beiges. Je m'étais arreté `a côté d'un pilier que surmontait une flamme de fonte décorative, et, immobile sous une pluie froide dont je ne cherchais pas `a éviter les désagréments, les recherchant meme en offrant mon visage `a l'averse pour sentir les gouttes éclater sur mes joues, je songeais au temps passé et j'eusse aimé agrémenter son cours de ces larmes de pluie. De ce moment de mélancolie tres pur je n'ai su que faire, je me demandais comment en conserver l'essence. J'avais conscience de sa nature exceptionnelle, du concours de circonstance unique qui en avait été `a l'origine (c'était la veille exactement que j'étais revenu `a Kyoto, apres deux ans d'absence). Tournant la tete vers le carrefour de Sanjo, j'aperçus au loin les collines de Kyoto qui se dessinaient dans la brume, et, rassemblant mon énergie, fermant les yeux pour mieux me concentrer, j'essayai de me laisser gagner par les larmes. Je savais que je n'arriverais sans doute pas `a pleurer, mais, si aucune larme ne coulait de mes yeux, mon esprit pleurait. Je regardais les eaux de la Kamo couler en contrebas, j'étais debout sur le pont de Sanjo, le regard fixe, l'esprit en pleurs. Ma poitrine, lentement, se soulevait au rythme de ma respiration, j'étais envahi par une vague de mélancolie, chaude et sensuelle, que je n'essayais pas de contraindre, laissant couler devant moi dans la Kamo ces quelques larmes intemporelles. Reprenant mon chemin, j'ai traversé le pont en laissant traîner mon regard derriere moi sur les eaux de la riviere, qui paraissaient grises et sales, paresseuses et ridées, lasses de tourbillonner mollement pour franchir en aval le palier d'un barrage naturel du cours d'eau. Arrivé au carrefour, je longeai la bouche de métro de la ligne Keihan, et pris la direction de la gare de trams de l'autre côté de la chaussée. Les grilles d'entrée de la gare étaient cadenassées, et, m'arretant un instant, je posai la main sur les barreaux et découvris la station vide et silencieuse, apparemment `a l'abandon depuis plusieurs semaines. Les quais étaient déserts, que surmontaient d'immenses auvents dont les piliers commençaient `a rouiller. Quelques vieilles pancartes publicitaires aux couleurs passées, tres pâles, fuchsia et roses, aux kanjis incompréhensibles et déj`a effacés, demeuraient placardées sur les quais `a l'intention d'improbables voyageurs. Des palissades sommaires avaient été dressées de chaque côté de l'entrée principale, renforcées de madriers fixés en croix de Saint-André qui scellaient `a gros clous les issues. A l'emplacement des voies, en contrebas, les rails avaient disparu, laissant place `a une sorte de terrain vague qui s'épanouissait entre les quais, caillasse informe jonchée de pierres et de vieux briquets, d'éclats de verre brisé, de touffes de mauvaise herbe qui avaient jailli ç`a et l`a en bordure des flaques. Je ne bougeais pas derriere les grilles, les yeux fixés sur ces grandes flaques immobiles qui reflétaient le ciel et que piquetaient inexorablement les gouttes d'un crachin régulier. Ce n'était pas la premiere fois que je voyais ainsi disparaître un lieu que j'avais fréquenté dans le passé, se transformer un endroit que j'avais connu, mais, `a la vue de ce spectacle de désolation, de cette gare abandonnée derriere des grilles de fer qui en interdisaient l'acces, cette gare déserte aux quais désaffectés, dont les voies étaient devenues un terrain vague bosselé détrempé par la pluie et la salle des guichets et des appareils de billetterie un dépotoir ou reposait encore un tourniquet bancal de guingois dans la boue, je pris conscience que le temps avait passé depuis mon départ de Kyoto. Et, si j'y fus si sensible ce jour-l`a, ce n'est pas uniquement parce que mes sens, engourdis par la grisaille du jour et l'alcool que j'avais dans le sang, me portaient naturellement `a la mélancolie, mais c'est aussi parce que je me suis soudain senti triste et impuissant devant ce brusque témoignage du passage du temps. Ce n'était guere le fruit d'un raisonnement conscient, mais l'expérience concrete et douloureuse, physique et fugitive, de me sentir moi-meme partie prenante du temps et de son cours. Jusqu'`a présent, cette sensation d'etre emporté par le temps avait toujours été atténuée par le fait que j'écrivais, écrire était en quelque sorte une façon de résister au courant qui m'emportait, une maniere de m'inscrire dans le temps, de marquer des reperes dans l'immatérialité de son cours, des incisions, des égratignures.