Jean-Philippe TOUSSAINT – La Salle de bain (1985) PARIS 1) Lorsque j'ai commencé `a passer mes apres-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m'y installer ; non, je coulais l`a des heures agréables, méditant dans la baignoire, parfois habillé, tantôt nu. Edmondsson, qui se plaisait `a mon chevet, me trouvait plus serein ; il m'arrivait de plaisanter, nous riions. Je parlais avec de grands gestes, estimant que les baignoires les plus pratiques étaient celles `a bords paralleles, avec dossier incliné, et un fond droit qui dispense l'usager de l'emploi du butoir cale-pieds. 2) Edmondsson pensait qu'il y avait quel que chose de desséchant dans mon refus de quitter la salle de bain, mais cela ne l'empechait pas de me faciliter la vie, subvenant aux besoins du foyer en travaillant `a mi-temps dans une galerie d'art. 3) Autour de moi se trouvaient des placards, des porte-serviettes, un bidet. Le lavabo était blanc ; une tablette le surplombait, sur laquelle reposaient brosses `a dents et rasoirs. Le mur qui me faisait face, parsemé de grumeaux, présentait des craquelures ; des crateres ç`a et l`a trouaient la peinture terne. Une fissure semblait gagner du terrain. Pendant des heures, je guettais ses extrémités, essayant vainement de surprendre un progres. Parfois, je tentais d'autres expériences. Je surveillais la surface de mon visage dans un miroir de poche et, parallelement, les déplacements de l'aiguille de ma montre. Mais mon visage ne laissait rien paraître. Jamais. 4) Un matin, j'ai arraché la corde `a linge. J'ai vidé tous les placards, débarrassé les étageres. Ayant entassé les produits de toilette dans un grand sac-poubelle, j'ai commencé `a déménager une partie de ma bibliotheque. Lorsque Edmondsson rentra, je l'accueillis un livre `a la main, allongé, les pieds croisés sur le robinet. 5) Edmondsson a fini par avertir mes parents. 6) Maman m'apporta des gâteaux. Assise sur le bidet, le carton grand ouvert posé entre ses jambes, elle disposait les pâtisseries dans une assiette `a soupe. Je la trouvais soucieuse, depuis son arrivée elle évitait mes regards. Elle releva la tete avec une lasse tristesse, voulut dire quelque chose, mais se tut, choisissant un éclair dans lequel elle croqua. Tu devrais te distraire, me dit-elle, faire du sport, je ne sais pas moi. Elle s'essuya le coin des levres avec son gant. Je répondis que le besoin de divertissement me paraissait suspect. Lorsque, en souriant presque, j'ajoutai que je ne craignais rien moins que les diversions, elle vit bien que l'on ne pouvait pas discuter avec moi et, machinalement, me tendit un mille-feuilles. 7) Deux fois par semaine, j'écoutais le compte rendu radiophonique du déroulement de la journée de championnat de France de football. L'émission durait deux heures. D'un studio parisien, le présentateur orchestrait les voix des envoyés spéciaux qui suivaient les rencontres dans les différents stades. Etant d'avis que le football gagne `a etre imaginé, je ne ratais jamais ces rendez-vous. Bercé par de chaudes voix humaines, j'écoutais les reportages la lumiere éteinte, parfois les yeux fermés. 8) Un ami de mes parents, de passage `a Paris, vint me rendre visite. Il m'apprit qu'il pleuvait. Tendant le bras vers le lavabo, je l'invitai `a prendre une serviette. Plutôt la jaune, l'autre était sale. Il se sécha les cheveux, longuement, avec soin. Je ne savais pas ce qu'il me voulait. Comme le silence s'installait, il me donna des nouvelles de ses activités professionnelles, m'expliquant que les difficultés auxquelles il se heurtait étaient insurmontables, car liées `a des incompatibilités d'humeur entre des personnes de meme niveau hiérarchique. Jouant nerveusement de ma serviette, il marchait `a grands pas le long de la baignoire et, exalté par ses propos, se montrait de plus en plus intransigeant. Il menaçait, vociférait. Finalement il traita Lacour d'irresponsable. Je tente l'impossible, disait-il, l'impossible ! et tout le monde s'en fout. 9) Je portais des vetements simples. Un pantalon de toile beige, une chemise bleue et une cravate unie. Les tissus tombaient avec tant de profit sur mon corps que, tout habillé, je semblais musclé d'une maniere fine et puissante. J'étais allongé, détendu, les yeux fermés. Je songeais `a la dame blanche, le dessert, boule de glace `a la vanille sur laquelle on épanche une nappe de chocolat brulant. Depuis quelques semaines, j'y réfléchissais. D'un point de vue scientifique (je ne suis pas gourmand), je voyais dans ce mélange un aperçu de la perfection. Un Mondrian. Le chocolat onctueux sur la vanille glacée, le chaud et le froid, la consistance et la fluidité. Déséquilibre et rigueur, exactitude. Le poulet, malgré toute la tendresse que je lui voue, ne soutient pas la comparaison. Non. Et j'étais sur le point de m'endormir lorsque Edmondsson entra dans la salle de bain, pivota et me tendit deux lettres. L'une d'elle provenait de 'ambassade d'Autriche. Je l'ouvris avec un peigne. Edmondsson, qui lisait derriere mon épaule, souligna mon nom sur le carton d'invitation. Ne connaissant ni Autrichiens ni diplomates, je dis qu'il s'agissait d'une erreur, probablement. 10) Assis sur le rebord de la baignoire, j'expliquais `a Edmondsson qu'il n'était peut-etre pas tres sain, `a vingt-sept ans, bientôt vingt-neuf, de vivre plus ou moins reclus dans une baignoire. Je devais prendre un risque, disais-je les yeux baissés, en caressant l'émail de la baignoire, le risque de compromettre la quiétude de ma vie abstraite pour. Je ne terminai pas ma phrase. 11) Le lendemain, je sortis de la salle de bain. 12) Kabrowinski. Et votre prénom ? demandai-je. Witold. C'était un homme aux cheveux blancs, en costume gris, assis dans ma cuisine, un fume-cigarette `a la main. Un homme plus jeune se tenait debout derriere lui. Kabrowinski se leva d'un bond et m'offrit sa chaise. Il croyait etre seul dans la maison, il était confus, s'excusait. Pour justifier sa présence dans mon appartement, il s'empressa de m'expliquer qu'Edmondsson lui avait demandé de repeindre la cuisine. J'étais au courant. La galerie d'art dans laquelle travail lait Edmondsson exposait en ce moment des artistes polonais. Comme ils étaient fauchés, Edmondsson m'avait expliqué que l'on pouvait en profiter pour leur faire repeindre la cuisine en les sous-payant. 13) J'avais passé une journée calme, troublé dans mes déambulations par la présence des deux Polonais qui ne quittaient pas la cuisine, attendant sagement la peinture qu'Edmondsson avait oublié de leur procurer. De temps `a autre, Kabrowinski frappait `a ma porte et, la tete dans l'entrebâillement, me posait des questions auxquelles je répondais cordialement que je n'en savais rien. Depuis quelques minutes, je ne les entendais plus. Assis sur mon lit, le dos contre un oreiller, je lisais. La porte d'entrée claqua, je relevai la tete. Un instant plus tard, Edmondsson apparaissait, le visage rayonnant. Elle voulait faire l'amour. 14) Maintenant. 15) Faire l'amour maintenant ? Je refermai mon livre posément, laissant un doigt entre deux feuilles pour me garder la page. Edmondsson riait, sautait `a pieds joints. Elle déboutonna sa blouse. Derriere la porte, Kabrowinski dit d'une voix grave qu'il attendait la peinture depuis ce matin ; il parla d'une journée de perdue, d'incohérence. Tout naturellement, Edmondsson, qui riait toujours, ouvrit la porte et leur proposa de partager notre dîner. 16) Edmondsson se brulait les levres en goutant les pâtes. Assis sur une chaise de cuisine, Kabrowinski, le visage négligemment penché pour figurer la méditation, suçait pensivement l'extrémité de son fume-cigarette. Depuis qu'il savait pourquoi Edmondsson n'avait pas acheté la peinture (les drogueries étaient fermées), il ne cessait de déplorer que nous fussions lundi. Parallelement, il tâchait de savoir si sa journée lui serait quand meme payée. Edmondsson se montrait évasive. Elle avoua que de toute maniere elle n'aurait pas acheté la peinture aujourd'hui, car elle n'avait pas encore arreté le choix de la couleur, hésitant entre un beige dont elle craignait qu'il n'assombrît la piece et un blanc — toujours salissant. Kabrowinski demanda `a voix basse si elle avait l'intention de prendre une décision avant le lendemain. Elle le servit de pâtes, il remercia. A ceci pres que des pétoncles remplaçaient les clams, nous mangions des spaghetti alle vongole. La biere était tiede, je la servais en penchant les verres. Kabrowinski mangeait lentement. Enroulant avec soin les spaghettis autour de sa fourchette, il estimait qu'il fallait commencer `a peindre le plus tôt possible et, se tournant vers moi, d'un air mondain, me demanda ce que je pensais d'une laque glycéro bâtiment. Pour étayer sa question, il ajouta qu'il avait aperçu deux pots de cela dans notre débarras. Ne voulant pas m'exclure de la conversation, je répondis que, personnellement, je n'en pensais rien. Edmondsson, elle, était formellement contre. Les pots de laque en question, nous apprit-elle, outre le fait qu'ils étaient vides, appartenaient aux anciens locataires, ce qui lui semblait etre une deuxieme bonne raison pour ne pas s'en servir. 17) Edmondsson n'avait pas encore completement refermé la porte derriere les invités qu'elle enleva sa jupe et ses collants, les faisant glisser le long de ses jambes en se contorsionnant. Par le mince entrebâillement, Kabrowinski prolongeait les adieux ; il remerciait pour le dîner et, au sujet de la couleur, préconisait le beige sur un ton détaché. Lorsque Edmondsson voulut terminer de fermer la porte, Kabrowinski, tres vif, glissa le manche de son parapluie dans l'interstice et, souriant pour se faire pardonner, remercia encore, différemment, pour le tres bon repas. Apres un silence, il retira son parapluie et, tandis qu'Edmondsson, cachée par la paroi, se débarrassait de sa petite culotte, Kabrowinski se montra plus explicite. Il tâchait d'obtenir une avance sur la somme promise, il voulait quelque argent pour prendre un taxi et payer son hôtel. Edmondsson tenait bon. Des qu'elle parvint `a verrouiller la porte, elle me sourit et, les fesses nues, regarda dans l'œilleton sur la pointe des pieds. Sans se retourner, elle déboutonna sa blouse. J'ôtai mon pantalon pour lui etre agréable. 18) Apres avoir dénoué notre étreinte, nous restâmes un instant assis nus l'un en face de l'autre sur le tapis du vestibule. 19) Dans la salle de bain, la lumiere était éteinte, une bougie éclairait Edmondsson par endroits. Des gouttes d'eau scintillaient sur son corps. Elle était étendue dans la baignoire et, les mains `a l'horizontale, donnait de petites claques sur la surface de l'eau. Je la regardais en silence, nous nous souriions. Jean-Philippe toussaint, La Salle de bain, Paris, Minuit, 1985, pp. 10-20.