Le mystere de la parole poétique Des ses premiers écrits, Paul Claudel est pleinement conscient de la présence en lui du souffle poétique, et le theme de l'unité « pneumatique » de l'inspiration et du langage est l'une des constantes fondamentales de son art poétique : c'est le sujet commun de ces deux textes, l'un extrait d'un des premiers essais dramatiques, La Ville (1890-1807), l'autre du Prélude de la Quatrieme Ode (La Muse qui est la Grâce, 1907). besme : O toi, qui comme la langue résides dans un lieu obscur ! S'il est vrai, comme jaillit l'eau de la terre Que la nature pareillement entre les levres du poete nous ait ouvert une source de paroles, Explique-moi d'ou vient ce souffle par ta bouche façonné en mots, Car quand tu parles, comme un arbre qui de toute sa feuille S'émeut dans le silence de Midi, la paix en nous peu `a peu succede `a la pensée. Par le moyen de ce chant sans musique et de cette parole sans voix, nous sommes accordés `a la mélodie de ce monde. Tu n'expliques rien, ô poëte, mais toutes choses par toi nous deviennent explicables. cœuvre : O Besme, je ne parle pas selon ce que je veux, mais je conçois dans le sommeil. Et je ne saurais expliquer d'ou je retire ce souffle, c'est le souffle qui m'est retiré. Dilatant ce vide que j'ai en moi, j'ouvre la bouche, Et ayant aspiré l'air, dans ce legs de lui-meme par lequel l'homme `a chaque seconde expire l'image de sa mort, Je restitue une parole intelligible, Et l'ayant dite[1], je sais ce que j'ai dit. [...] cœuvre : O mon fils ! lorsque j'étais un poëte entre les hommes, J'inventai ce vers qui n'avait ni rime ni metre, Et je le définissais dans le secret de mon cœur cette fonction double et réciproque Par laquelle l'homme absorbe la vie, et restitue dans l'acte supreme de l'expiration Une parole intelligible. La Ville, 2^e version (Mercure de France et Gallimard). Voici le dépliement de la grande Aile poétique ! Que me parlez-vous de la musique ? Laissez-moi seulement mettre mes sandales d'or ! Je n'ai pas besoin de tout cet attirail qu'il lui faut. Je ne demande pas que vous vous bouchiez les yeux. Les mots que j'emploie, Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les memes ! Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilege. Ce sont vos phrases memes. Pas aucune de vos phrases que[2] je ne sache reprendre ! Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas. Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe ! Cinq Grandes Odes (Paris, Gallimard). LES CINQ GRANDES ODES Les Muses Ainsi subitement du milieu de la nuit que mon poëme[3] de tous côtés frappe comme l'éclat de la foudre trifourchue ! Et nul ne peut prévoir ou soudain elle fera fumer le soleil, Chene, ou mât de navire, ou l'humble cheminée, liquéfiant le pot comme un astre ! O mon âme impatiente ! nous n'établirons aucun chantier ! nous ne pousserons, nous ne roulerons aucune trireme Jusqu'`a une grande Méditerranée de vers horizontaux, Pleine d'îles, praticable aux marchands, entourée par les ports de tous les peuples ! Nous avons une affaire plus laborieuse `a concerter Que ton retour, patient Ulysse ! [...] Rien de tout cela ! toute route `a suivre nous ennuie ! toute échelle `a escalader ! O mon âme ! le poëme n'est point fait de ces lettres que je plante comme des clous, mais du blanc qui reste sur le papier. O mon âme, il ne faut concerter aucun plan ! ô mon âme sauvage, il nous faut nous tenir libres et prets, Comme les immenses bandes fragiles d'hirondelles quand sans voix retentit l'appel automnal ! O mon âme impatiente, pareille `a l'aigle sans art ! comment ferions-nous pour ajuster aucun vers ? `a l'aigle qui ne sait pas faire son nid meme ? Que mon vers ne soit rien d'esclave ! mais tel que l'aigle marin qui s'est jeté sur un grand poisson, Et l'on ne voit rien qu'un éclatant tourbillon d'ailes et l'éclaboussement de l'écume ! Cinq Grandes Odes, I (Gallimard). « La vie meme... » A pres le long silence fumant, Apres le grand silence civil de maints jours tout fumant de rumeurs et de fumées, Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées, Soudain l'Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau, Soudain le coup sourd au cœur, soudain le mot donné, soudain le souffle de l'Esprit, le rapt sec, soudain la possession de l'Esprit ! Comme quand dans le ciel plein de nuit avant que ne claque le premier feu de foudre, Soudain le vent de Zeus dans un tourbillon plein de pailles et de poussieres avec la lessive de tout le village ! Mon Dieu, qui au commencement avez séparé les eaux supérieures des eaux inférieures, Et qui de nouveau avez séparé de ces eaux humides que je dis, L'aride, comme un enfant divisé de l'abondant corps maternel, La terre bien-chauffante, tendre-feuillante, et nourrie du lait de la pluie, Et qui dans le temps de la douleur comme au jour de la création saisissez dans votre main toute-puissante L'argile humaine et l'esprit de tous côtés vous gicle entre les doigts, De nouveau apres les longues routes terrestres, Voici l'Ode, voici que cette grande Ode nouvelle vous est présente, Non point comme une chose qui commence, mais peu `a peu comme la mer qui était l`a, La mer de toutes les paroles humaines avec la surface en divers endroits Reconnue par un souffle sous le brouillard et par l'œil de la matrone Lune ! [...] Mais que m'importent `a présent vos empires, et tout ce qui meurt, Et vous autres que j'ai laissés, votre voie hideuse l`a-bas ! Puisque je suis libre ! que m'importent vos arrangements cruels ? puisque moi du moins je suis libre ! puisque j'ai trouvé ! puisque moi du moins je suis dehors ! Puisque je n'ai plus ma place avec les choses créées, mais ma part avec ce qui les crée, l'esprit liquide et lascif. Est-ce que l'on beche la mer ? est-ce que vous la fumez comme un carré de pois ? Est-ce que vous lui choisissez sa rotation, de la luzerne ou du blé ou des choux ou des betteraves jaunes ou pourpres ? Mais elle est la vie meme sans laquelle tout est mort, ah ! je veux la vie meme sans laquelle tout est mort ! La vie meme et tout le reste me tue qui est mortel ! Ah, je n'en ai pas assez ! Je regarde la mer ! Tout cela me remplit qui a fin. Mais ici et ou que je tourne le visage et de cet autre côté Il y en a plus encore et l`a aussi et toujours et de meme et davantage ! Toujours, cher cœur ! Pas `a craindre que mes yeux l'épuisent ! Ah, j'en ai assez de vos eaux buvables. Je ne veux pas de vos eaux arrangées, moissonnées par le soleil, passées au filtre et `a l'alambic, distribuées par l'engin des monts, Corruptibles, coulantes. Vos sources ne sont point des sources. L'élément meme ! La matiere premiere ! C'est la mere, je dis, qu'il me faut ! Possédons la mer éternelle et salée, la grande rose grise ! Je leve un bras vers le paradis ! je m'avance vers la mer aux entrailles de raisin ! Je me suis embarqué pour toujours ! Je suis comme le vieux marin qui ne connaît plus la terre que par ses feux, les systemes d'étoiles vertes ou rouges enseignés par la carte et le portulan. Un moment sur le quai parmi les balles et les tonneaux, les papiers chez le consul, une poignée de mains au stevedore[4] ; Et puis de nouveau l'amarre larguée, un coup de timbre aux machines, le break-water[5] que l'on double, et sous mes pieds De nouveau la dilatation de la houle ! Ni Le marin, ni Le poisson qu'un autre poisson `a manger Entraîne, mais la chose meme et tout le tonneau et la veine vive, Et l'eau meme, et l'élément meme, je joue, je resplendis ! Je partage la liberté de la mer omniprésente ! L'eau Toujours s'en vient retrouver l'eau, Composant une goutte unique. Si j'étais la mer, crucifiée par un milliard de bras sur ses deux continents, A plein ventre ressentant la traction rude du ciel circulaire avec le soleil immobile comme la meche allumée sous la ventouse, Connaissant ma propre quantité, C'est moi, je tire, j'appelle sur toutes mes racines, le Gange, le Mississipi, L'épaisse touffe de l'Orénoque, le long fil du Rhin, le Nil avec sa double vessie, Et le lion nocturne buvant, et les marais, et les vases souterrains, et le cœur rond et plein des hommes qui durent leur instant. Pas la mer, mais je suis esprit ! et comme l’eau De l’eau, l’esprit reconnaît esprit, L'esprit, le souffle secret, L'esprit créateur qui fait rire, l'esprit de vie et la grande haleine pneumatique, le dégagement de l'esprit Qui chatouille et qui enivre et qui fait rire ! O que cela est plus vif et agile, pas `a craindre d'etre laissé au sec. Loin que j'enfonce, je ne puis vaincre l'élasticité de l'abîme. Cinq Grandes Odes, II (Librairie Gallimard, éditeur). Inventaire poétique du monde Salut donc, ô monde nouveau `a mes yeux, ô monde maintenant total ! O credo entier des choses visibles et invisibles, je vous accepte avec un cœur catholique ! Ou que je tourne la tete J'envisage l'immense octave de la Création ! Le monde s'ouvre et, si large qu'en soit l'empan, mon regard le traverse d'un bout `a l'autre. J'ai pesé le soleil ainsi qu'un gros mouton que deux hommes forts suspendent `a une perche entre leurs épaules. J'ai recensé l'armée des Cieux et j'en ai dressé état, Depuis les grandes Figures qui se penchent sur le vieillard Océan Jusqu'au feu le plus rare englouti dans le plus profond abîme, Ainsi que le Pacifique bleu-sombre ou le baleinier épie l'évent d'un souffleur comme un duvet blanc. Vous etes pris et d'un bout du monde jusqu'`a l'autre autour de Vous J'ai tendu l'immense rets de ma connaissance. Comme la phrase qui prend aux cuivres Gagne les bois et progressivement envahit les profondeurs de l'orchestre, Et comme les éruptions du soleil Se répercutent sur la terre en crises d'eau et en raz-de-marée, Ainsi du plus grand Ange qui vous voit jusqu'au caillou de la route et d'un bout de votre création jusqu'`a l'autre, Il ne cesse point continuité, non plus que de l'âme au corps ; Le mouvement ineffable des Séraphins se propage aux Neuf ordres des Esprits[6], Et voici le vent qui se leve `a son tour sur la terre, le Semeur, le Moissonneur ! Ainsi l'eau continue l'esprit, et le supporte, et l'alimente, Et entre Toutes vos créatures jusqu'`a vous il y a comme un lien liquide. Cinq Grandes Odes, II (Gallimard). Contre les idoles Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez délivré des idoles, Et qui faites que je n'adore que Vous seul, et non point Isis et Osiris, Ou la Justice, ou le Progres, ou la Vérité, ou la Divinité, ou l'Humanité, ou les Lois de la Nature, ou l'Art, ou la Beauté, Et qui n'avez pas permis d'exister `a toutes ces choses qui ne sont pas, ou le Vide laissé par votre absence. Comme le sauvage qui se bâtit une pirogue et qui de cette planche en trop fabrique Apollon, Ainsi tous ces parleurs de paroles du surplus de leurs adjectifs se sont fait des monstres sans substance, Plus creux que Moloch, mangeurs de petits enfants, plus cruels et plus hideux que Moloch. Ils ont un son et point de voix, un nom et il n'y a point de personne, Et l'esprit immonde est l`a, qui remplit les lieux déserts et toutes les choses vacantes. Seigneur, vous m'avez délivré des livres et des Idées, des Idoles et de leurs pretres, Et vous n'avez point permis qu'Israël serve sous le joug des Efféminés . Je sais que vous n'etes point le dieu des morts, mais des vivants. Je n'honorerai point les fantômes et les poupées, ni Diane, ni le Devoir, ni la Liberté et le bœuf Apis. Et vos « génies », et vos « héros », vos grands hommes et vos surhommes, la meme horreur de tous ces défigurés. Car je ne suis pas libre entre les morts, Et j'existe parmi les choses qui sont et je les contrains `a m'avoir indispensable, Et je désire de n'etre supérieur `a rien, mais un homme juste, Juste comme vous etes parfait, juste et vivant parmi les autres esprits réels. Que m'importent vos fables ! Laissez-moi seulement aller `a la fenetre et ouvrir la nuit et éclater 8 `a mes yeux en un chiffre simultané L'innombrable comme autant de zéros apres le I coefficient de ma nécessité ! Cinq Grandes Odes, III (Gallimard). ------------------------------- [1] Participe passé `a sens temporel-causal [2] Il n’est aucune de vos phrases que… [3] Orthographe avec tréma, adoptée par Claudel, sans doute pour conserver le souvenir du grec poiema, œuvre. [4] Arrimeur. [5] Brise-lames. [6] Les Séraphins appartiennent au premier degré de la hiérarchie angélique : ils sont au point de départ du mouvement des Esprits vers Dieu.