I Le reflet de la porte vitrée du parloir passa brusquement sur le sable de la cour, `a nos pieds. Santos leva la tete, et dit: « Des jeunes filles. » Alors, nous eumes, tous, les yeux fixés sur le perron, ou se tenaient, en effet, `a côté du préfet des études, deux jeunes filles en bleu, et aussi une grosse dame en noir. Tous quatre descendirent les quelques marches et, suivant l'allée qui longeait la cour, se dirigerent vers le fond du parc, vers la terrasse d'ou l'on voyait la vallée de la Seine, et Paris, au loin. Le préfet des études montrait ainsi aux parents des nouveaux éleves, une fois pour toutes, les beautés de son college. Comme les jeunes filles passaient le long de la grande cour ovale, ou les éleves de toutes les classes étaient réunis, chacun de nous les dévisagea `a son aise. Nous étions une bande d'effrontés, de jeunes roués entre seize et dix-neuf ans) qui mettions notre honneur `a tout oser en fait d'indiscipline et d'insolence. Nous n'étions pas élevés `a la française, et, du reste, nous Français, nous n'étions qu'une bien faible minorité dans le college; `a tel point que la langue en usage entre éleves était l'espagnol. Le ton dominant de l'institution était la dérision de toute sensiblerie et l'exaltation des plus rudes vertus. Bref, c'était un lieu ou l'on entendait cent fois par jour, prononcés avec un accent héroique, ces mots : « Nous autres Américains. » Ceux qui disaient cela (Santos et les autres) formaient une élite dont tous les éleves exotiques (Orientaux, Persans, Siamois) étaient exclus, une élite dans laquelle, pourtant, nous Français étions admis, d'abord parce que nous étions chez nous, dans notre propre pays, et ensuite parce que, comme nation, historiquement nous valions presque la race au sang bleu, la gent de raison. C'est l`a un sentiment qui paraît perdu, aujourd'hui, chez nous : on dirait que nous sommes des bâtards qui évitons de parler de nos peres. Ces fils des armateurs de Montevideo, des marchands de guano du Callao, ou des fabricants de chapeaux de l'Equateur, se sentaient, dans toute leur personne et `a tous les instants de leur vie, les descendants des Conquistadores. Le respect qu'ils avaient pour le sang espagnol, — meme lorsque ce sang était, comme chez la plupart d'entre eux, un peu mélangé de sang indien, — était si grand, que tout orgueil nobiliaire, que tout fanatisme de caste semble mesquin, comparé `a ce sentiment-l`a, `a la certitude d'avoir pour ancetres des paysans de la Castille ou des Asturies. C'était une belle et bonne chose, apres tout, que de vivre parmi des gens qui avaient ce respect d'eux-memes (et ce n'étaient que de grands enfants). Je suis sur que le petit nombre d'anciens éleves restés en France se rappellent aujourd'hui avec reconnaissance notre vieux college, plus cosmopolite qu'une exposition universelle, cet illustre college Saint-Augustin, maintenant abandonné, fermé depuis quinze ans déj`a... C'est parmi les souvenirs d'une des plus glorieuses nations de la terre que nous y avons grandi; le monde castillan fut notre seconde patrie, et nous avons, des années, considéré le Nouveau Monde et l'Espagne comme d'autres Terres Saintes ou Dieu, par l'entremise d'une race de héros, avait déployé ses prodiges. — Oui, l'esprit qui dominait chez nous était un esprit d'entreprise et d'héroisme; nous nous efforcions de ressembler aux plus âgés d'entre nous, que nous admirions : `a Santos, par exemple; `a son frere cadet Pablo; naivement nous imitions leurs manieres et jusqu'au son de leur voix, et nous avions, `a les imiter ainsi, un plaisir extreme. Voil`a pourquoi nous nous tenions tous, `a ce moment, pres de la haie de myrtes qui séparait la cour de la grande allée du parc, domptant notre timidité pour admirer, avec une impudence voulue, les étrangeres. De leur côté, les jeunes filles soutinrent hardiment tous les regards. L'aînée surtout : elle passa lentement devant nous, nous regarda tous, et ses paupieres ne battirent pas une seule fois. Quand elles eurent passé, Pablo dit `a tres haute voix : « Jolies filles », c'était ce que nous pensions tous. Puis, chacun, parlant courtement, donna son opinion. En général, la plus jeune des deux sœurs, celle qui avait sur le dos une épaisse queue de cheveux noirs noués en papillon d'un large ruban bleu, la «petite », fut jugée insignifiante, ou du moins trop jeune (douze, treize ans, peut-etre) pour etre digne de notre attention : nous étions de tels hommes! Mais l'aînée! nous ne trouvions pas de mots pour exprimer sa beauté; ou plutôt, nous ne trouvions que des paroles banales qui n'exprimaient rien du tout; des vers de madrigaux : yeux de velours, rameau fleuri, etc., etc. Sa taille de seize ans avait, `a la fois, tant de souplesse et de fermeté; et ses hanches, au bas de cette taille, n'étaient-elles pas comparables `a une guirlande triomphale? Et cette démarche assurée, cadencée, montrait que cette créature éblouissante avait conscience d'orner le monde ou elle marchait... Vraiment, elle faisait penser `a tous les bonheurs de la vie. « Et elle est chaussée, habillée et coiffée `a la derniere mode », conclut Demoisel, un grand negre de dix-huit ans, une brute, qui avait coutume d'affirmer sans vouloir s'expliquer mieux, que sa propre mere était « Pahisienne de Pahis » et la reine du bon ton `a Port-au-Prince. II Maintenant il nous fallait des renseignements précis; nous n'allions certes pas nous asseoir `a l'écart, en écoliers bien sages, et regarder dans notre cœur. D'abord, il fallait savoir qui eue était. Ortega était, parmi nous, le seul Espagnol originaire de la métropole, et, pour cette raison, nous le traitions avec déférence. Santos, en cela encore, nous donnait l'exemple. Il tenait `a bien montrer au jeune Castillan qu'il n'avait rien, lui, Santos Iturria, de Monterrey, absolument rien d'un vulgaire et grossier parvenu américain, d'un « cachupin ». Lui, qui dominait par la force et la parole notre petit monde, il cédait le pas, volontairement, en bien des choses `a ce faible, indolent, taciturne Ortega. C'est ainsi que, dans cette circonstance, il lui demanda tout d'abord son avis. Ortega observait la vie du college, les petits événements quotidiens, les allées et venues des maîtres et des éleves. Il répondit qu'il pensait que ces jeunes filles étaient les sœurs de Márquez, un nouveau, entré en cinquieme depuis peu de jours. Il avait deviné juste. En lui tordant longtemps le poignet, Demoisel arracha au petit Márquez d'abord le prénom de sa plus jeune sœur, Pilar ; puis, en serrant un peu plus, il sut le prénom de l'aînée : Fermina. Nous étions l`a, regardant cette scene de torture : le negre vociférant dans la figure de l'enfant, l'enfant le regardant bien en face et sans rien dire, des larmes coulant sur ses joues. Ce courage-l`a s'accorde mal avec le mensonge : Marquez ne nous trompait pas. Nous avions donc un mot maintenant, un nom `a nous répéter tout bas, le nom entre tous les noms, qui la désignait : Fermina, Ferminita..., des lettres dans un certain ordre, un groupe de syllabes, une chose immatérielle et qui pourtant porte en soi une image et des souvenirs, enfin quelque chose d'elle : on dit ce mot `a voix haute, et, si elle est l`a, vous avez fait retourner cette belle jeune fille. Oui, un prénom `a écrire sur nos cahiers, en marge des brouillons de themes grecs, pour l'y retrouver apres des années, et prononcer, en le retrouvant, gravement, avec une émotion profonde de stupides paroles de romance... Santos dit `a Demoisel : « C'est assez de brutalité comme cela ; lâche-le, va. Lâche-le donc! » Le negre obéit `a contrecœur. L`a-dessus, le petit Márquez, se mettant `a parler de bon gré, nous apprîmes que la grosse dame qui accompagnait Pilar et Fermina était, non leur mere, — leur mere était morte, — mais leur tante, une sœur du pere Marquez. Le pere Márquez était un des grands banquiers de la Colombie. N'ayant pu accompagner ses enfants en Europe, il les avait confiés `a cette sœur qu'on appelait familierement : Mama Doloré. C'était une créole de quarante ans environ, qui avait été belle, et qui avait encore, dans un visage aux traits empâtés, de grands yeux humides, aux regards trop ardents, pathétiques. Les trois enfants et leur tante resteraient en France pendant quatre ans, puis iraient passer deux années `a Madrid au bout desquelles ils rentreraient tous `a Bogota. Mais il y eut quelque chose qui nous plut, surtout : Marna Doloré et ses deux nieces viendraient passer tous les apres-midi `a Saint-Augustin, jusqu'`a ce que Márquez fut habitué `a la vie de college, et n'eut plus besoin, pour lutter contre le désespoir, de sentir sa famille tout pres de lui. Ainsi, nous allions voir, 'tous les jours pendant les deux longues récréations de l'apres-midi, Fermina Márquez passer dans les allées du parc. Nous n'avions jamais eu peur de quitter la cour, en dépit des reglements, pour aller fumer dans le parc; et maintenant, `a plus forte raison... Il fallut rentrer en étude. Cette fin de récréation ne ressemblait pas `a toutes les autres ; la vie était toute changée; chacun de nous sentait en soi-meme son espérance, et s'étonnait de la trouver si lourde et si belle. III Nous nous disions : « Si quelqu'un doit l'avoir, c'est Santos qui l'aura ; `a moins que Demoisel, ce sauvage, ne la prenne de force dans un coin du parc. » Iturria lui-meme comprit qu'il devait surveiller le negre, tout en faisant sa cour `a Fermina. Du reste, nous trouvions le moyen d'etre une dizaine pres des jeunes filles. C'était assez facile : apres nous etre montrés pendant quelques minutes dans la cour des récréations, nous nous échappions, en sautant la barriere `a claire-voie et en nous glissant, courbés, entre les feuillages des massifs. Pendant ce temps, des gosses faisaient le guet. Dans le parc, nous retrouvions le petit Marquez en promenade avec sa tante et ses sœurs. Nous lui disions bonjour; nous faisions de beaux saluts aux dames. Peu `a peu, nous en vînmes `a accompagner, en groupe, Marna Doloré et ses nieces. Mais nous étions toujours sur le qui-vive et prets `a nous cacher dans les taillis `a la premiere alerte, car certains jours les surveillants faisaient du zele et nous donnaient la chasse. Ces promenades étaient tres agréables. Les jeunes filles parlaient peu, mais nous les sentions pres de nous, et Marna Doloré nous contait de belles histoires de son pays; ou bien elle nous faisait part de ses premieres impressions de Paris, des mille étonnements qu'elle avait chaque jour. Elle avait loué un grand appartement, avenue de Wagram; mais elle n'y rentrait que pour se coucher, parce que les magasins (tant de magasins!) étaient une tentation trop forte; elle et les « petites » prenaient leurs repas dans les restaurants du centre, pour etre plus pres des « occasions »; et encore il fallait etre tous les jours `a une heure `a Saint-Augustin; et alors... « et alors, les six domestiques, dans l'appartement de l'avenue de Wagram, devaient avoir du bon temps » ! Elle était singuliere, trop bien habillée, trop parfumée, et mal élevée, et charmante; elle fumait nos cigarettes et, quand elle s'adressait `a l'un d'entre nous, elle l'appelait « Queridin », avec le ton d'une amoureuse. Santos disait : « Ah! quand la niece m'appellera queridin! » Le parc s'ouvrait autour de nous, avec de nobles allées, larges et hautes entre les frondaisons épaisses, bien taillées, semblables `a des murs et `a des terrasses de verdure, — avec des taillis, ou, dans une ombre verte et noire, émouvante, montaient les futs des chenes engainés de lierre et de mousse. Il y avait, dans ce parc de Saint-Augustin, des avenues dignes de Versailles et de Marly. On y voyait, ç`a et l`a, d'énormes arbres troués par les boulets de la derniere guerre, mais qui avaient survécu, leurs grandes plaies bouchées avec du plâtre goudronné. Et il y avait surtout la terrasse avec son immense escalier central, et sa Statue de saint Augustin, toute dorée, dominant toute la vallée. C'est la vallée de la Seine, le pays royal, ou les routes et les forets semblent continuer les beaux parcs, — ou des oiseaux chantent toujours. C'est le commencement de l'été : on respire; et l'on sent jusqu'au fond du cœur la douceur de la France. IV Il y avait, pres de la serre, un emplacement aménagé pour le tennis. C'était un jeu de filles, que nous méprisions, « un jeu de Yankees ». Pour plaire `a Fermina, Santos et Demoisel mirent le tennis en honneur. Nous fîmes venir des raquettes, des chaussures spéciales; ce fut tres beau. Fermina Márquez s'animait beaucoup en jouant; sa force et son agilité étaient admirables; en meme temps elle savait garder une noblesse et une majesté d'allure que les mouvements les plus rapides ne troublaient pas. On portait alors des manches larges et ouvertes; chaque fois que la jeune fille levait le bras, sa manche tombait, glissait peu `a peu jusqu'au del`a du coude. Je m'étonne encore qu'elle ne sentît pas tous nos regards curieux et avides collés pour ainsi dire `a son bras nu. Un jour, comme elle venait de remettre `a Santos sa raquette, la partie finie, Santos, devant elle, baisa le manche de cette raquette. « Vraiment, vous aimez tant que ça 'les raquettes ? — Et plus encore la main qui les a tenues. » Santos lui avait saisi le poignet, et y appuya ses levres. Elle retira sa main brusquement, et son bracelet, qui s'était ouvert, tomba. Santos le ramassa en disant qu'il le gardait. « Vous n'oseriez pas! — Oh ! je ferai mieux : je vous le rapporterai, chez vous, `a Paris, ce soir, `a onze heures. Quelle blague! C'est comme je vous le dis. Avertissez seulement le concierge, pour qu'il me laisse passer, — et surtout n'en dites rien `a M. le préfet des études. — Mais c'est un coup `a vous faire expulser? » Santos haussa les épaules et désigna d'un clin d'yeux Marna Doloré qui s'approchait, suivie de Pilar, de Marquez et de Léniot, un éleve de seconde qui avait gagné la confiance de la créole en défendant Márquez contre les taquineries de ses condisciples. — Puis a mi-voix : « Un coup `a me faire expulser? Ah! Je l'ai déj`a essayé ce coup — n'est-ce pas, le negre ? » Demoisel répondit par son rire bizarre : « Ahi, Ahi! » Fermina Márquez, (Ed. Gallimard, 1958, coll. « Pléiade »).